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Nous sommes englués par un État profond qui nous formate à perdurer un système autodestructeur, il ne s'agit pas de le réformer mais d'en changer.

Je n'ai, avec de nombreux autres, de cesse de l'affirmer, parce que tout me semble nous obliger à nous rendre à cette évidence, notre monde et les sociétés, qui quasiment toutes cherchent à suivre le même modèle productiviste/consumériste n'est pas seulement malade, il est moribond.

Je n'ai aucune expertise pour soutenir cela, aucune légitimité de quelque ordre que ce soit, juste mon état d'être humain qui observe l'évolution des choses sans se voiler la face, et qui bien que ne portant pas un amour indéfectible en l'humain, capable du pire, espère malgré tout qu'il puisse se sauver de cet engrenage, car il est aussi capable du meilleur! 

Quand je parle ici de monde, il s'agit de l'humanité, pas de la terre en tant que planète qui elle survivra aux cataclysmes qui s'annoncent et établira de nouveaux équilibres certes différents et dans lesquels l'humain n'aura plus sa place, mais la vie va bien au delà de ce à quoi l'humain est capable de survivre.

Je n'affirme pas que tout est perdu pour tous les humains, jamais l'humain n'exprime plus de ressource que lorsque qu'il est acculé et en état de survie, il se peut donc qu'au moins une partie de l'humanité s'adapte, et se transforme dans un ou d'autres modèles sociétaux.

De grand scientifiques ou des visionnaires, des chercheurs ou des écologistes, des climatologues ou d'autres experts ou savants auxquels ont accorde la légitimité du à leurs compétences diverses ne sont pas plus entendus que les humains comme moi, eux qui pourtant comme nous, alertent aussi sans relâche.

Ce n'est donc évidemment pas cette tribune de Cyril Dion, à qui je n'accorde pas plus de crédit qu'a de nombreux autres, dans Le Monde qui va faire à elle seule la différence, mais il y exprime dans les grandes lignes, et avec plus de chance de trouver écho que moi ce que je clame régulièrement. 

Au moment de la nomination de Nicolas Hulot au gouvernement, Hélène Médigue, réalisatrice du documentaire On a 20 ans pour changer le monde, filmait une petite séquence où l'agroécologiste Maxime de Rostolan m'interrogeait : bonne ou mauvaise nouvelle ?
Je ne fais pas mystère de mon scepticisme sur la capacité des gouvernements à engager des changements radicaux ; je lui ai donc répondu que c'était l'occasion idéale de voir si la paralysie de l'Etat était une question de personne ou de système. Il semble que la démission de Nicolas Hulot, mardi 28 août, nous apporte une réponse.

On ne peut pas douter du fait que Nicolas Hulot, mieux que personne dans le monde politique, ait eu, à l'heure de sa nomination, connaissance des enjeux, les idées claires sur le changement de cap à adopter et sur un certain nombre de mesures radicales à mettre en œuvre. On peut aussi arguer qu'il avait une place idéale : numéro trois du gouvernement, avec un portefeuille large. Mais ce n'était pas suffisant.

Il ne suffit pas de parler

En réalité je crois que nous pourrions mettre n'importe qui à sa place, cela n'y ferait rien, pour une raison simple : la mutation qu'il est indispensable d'opérer pour stopper le réchauffement planétaire, le ravage des forêts, l'extinction des espèces, l'exploitation d'êtres humains à travers le monde, l'accroissement indécent des inégalités, est incompatible avec le modèle néolibéral, consumériste, fondé sur une croissance matérielle infinie.

Pour se donner une chance d'inverser le cours du changement climatique, il faudrait en finir avec le capitalisme, avançait Naomi Klein dans son passionnant essai : Tout peut changer (Actes Sud, 2015).

C'est de cela dont il est question. Arrêter de proclamer que nous allons, dans le même temps, réduire nos émissions de gaz à effet de serre et continuer à vendre des Airbus à tour de bras. Faire de grands discours sur les insectes qui meurent en masse (80 % des insectes volants auraient disparu d'Europe ces trente dernières années) et continuer à céder aux lobbys agricoles qui ont conduit la France, entre 2009 et 2016, à augmenter de 20 % l'utilisation de pesticides malgré deux plans gouvernementaux supposés les réduire de 50 % : Ecophyto [lancé en 2008 par le ministre de l'agriculture Michel Barnier] et Ecophyto 2 [lancé en 2015 par son successeur socialiste Stéphane le Foll]. Il ne suffit pas de parler, nous avons besoin de résultats tangibles.

Contradictions

Très bien me direz-vous, mais comment faire ? Ne plus construire d'Airbus, c'est mettre des milliers de gens à la porte. Or quel est le sujet central de chaque élection présidentielle ? L'emploi. Taxer le pétrole, c'est taper directement dans le portefeuille de millions de personnes dépendantes de leur voiture pour aller travailler. Fermer les centrales nucléaires, c'est être obligé, dans la transition, de produire de l'électricité avec des énergies fossiles, comme le fait l'Allemagne, régulièrement épinglée pour ses usines à charbon. Même couvrir la France de panneaux solaires et d'éoliennes engendrerait certains problèmes écologiques, comme l'ont souligné plusieurs ouvrages récents.

« Le problème tient à notre modèle de société, dont les gouvernements ne sont, à mon sens, que les gestionnaires »
C'est devant ce type de contradictions que Nicolas Hulot devait se trouver, chaque matin, au cœur d'un gouvernement divisé. Bercy relance la croissance, le ministère de l'agriculture contente la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles], l'Elysée signe des traités de libre-échange... et le ministère de la transition écologique et solidaire est supposé résoudre tous les problèmes écologiques et sociaux que pose l'ensemble de ces politiques. Ce n'est pas sérieux. Comment imaginer qu'un homme sincère puisse tenir longtemps dans ces conditions ?

Comme je l'écrivais plus haut et comme le clament nombre d'écologistes depuis des décennies, le problème tient à notre modèle de société, dont les gouvernements ne sont, à mon sens, que les gestionnaires. Nous avons besoin de le réinventer, par étapes sans doute, mais avec une vision déterminée de l'objectif à atteindre.

Formatage par « l'Etat profond »

Mais qui tient notre modèle debout ? Sans doute ceux qu'Edward Snowden appelait, dans une interview à Der Spiegel en septembre 2017, « l'Etat profond », « cette classe de fonctionnaires de l'Etat qui survivent gouvernement après gouvernement ». Avant d'ajouter, parlant du virage à 180 degrés de Barack Obama : « L'Etat profond a conscience que, s'il ne peut pas élire les présidents, il peut les formater très rapidement – et cela, avec les mêmes moyens qu'il utilise pour nous formater. » Formatage qui nous conduit à nous accrocher à l'existant, à ce modèle que nous connaissons et qui nous rend, tous ou presque, très timorés à l'heure de consommer la rupture.

Les lobbys ? Certes. Nicolas Hulot confirmait leur présence incessante. Anne Hidalgo [maire socialiste de Paris] me confiait il y a quelques mois que plusieurs responsables de l'industrie automobile avaient débarqué dans son bureau pour la menacer à la suite de l'annonce de son intention d'interdire les moteurs diesel dans la capitale dès 2024. Nous avons à nouveau pu mesurer leur influence lors des débats relatifs à la loi alimentation ou très récemment dans cette réunion à l'Elysée avec les chasseurs.

Les entreprises transnationales ? Evidemment. Aujourd'hui, Apple et sa capitalisation boursière de 1 000 milliards de dollars, Google et ses trois milliards de requêtes par jour, Facebook et ses deux milliards d'utilisateurs, les grands pétroliers, les grandes banques, les géants de l'agroalimentaire, de la distribution... ont souvent plus de pouvoir que les gouvernements pour bouleverser la société.

Nous ? Assurément. Nous pouvons évidemment déplorer d'avoir été, dès notre naissance, plongés dans le monde tel qu'il est, d'avoir appris ses codes, d'être nés du bon ou du mauvais côté de la barrière, d'être contraints de travailler...

Mais sommes-nous totalement dépourvus de pouvoir et de responsabilités ? Est-il vraiment raisonnable de voter tous les cinq ans pour des candidats – souvent par défaut – et de croire à leurs promesses tout en sachant qu'ils ne pourront (ou ne voudront) les tenir ? Qu'ils seront immédiatement pris en tenaille entre les hauts fonctionnaires, les lobbys et leurs électeurs, qui veulent des résultats souvent contradictoires ? D'attendre en somme que quelqu'un résolve le problème pour nous ou, du moins, sans nous ?

Une bataille culturelle

Nous savons pertinemment qu'il ne suffira pas de fermer nos robinets, de manger bio et de prendre nos vélos de temps à autre, mais qu'une véritable bataille culturelle, politique est à mener pour transformer nos imaginaires, nos démocraties, autant que nos économies et nos modes de vie.

Paradoxalement, il n'y a sans doute jamais eu autant de Français et même d'Européens désireux d'aller vers une société plus écologique et plus juste. Mais cette transformation culturelle en cours ne se traduit en aucun mouvement réellement structuré, se dotant d'une stratégie solide, contrairement aux acteurs précédemment cités qui, eux, sont tout à fait organisés pour défendre leurs intérêts.

Le mouvement écologiste – et citoyen en général – avance en ordre divisé, prompt à se déchirer au moindre désaccord, soucieux de protéger les intérêts de chaque petite boutique plutôt que d'accepter une forme d'union sacrée, telle que nous en avons connu dans quelques grands rendez-vous de l'Histoire, dont la seconde guerre mondiale.

Eh bien, ce qui nous attend est de cette nature, et même peut-être plus grave. Y faire face demandera des responsables politiques courageux, portés par un vaste mouvement populaire, des entrepreneurs et des artistes visionnaires, ainsi qu'une indéfectible capacité à coopérer. Ou une révolution, avec les affres que cela suppose.

D'ici là, il est temps de grandir et d'accepter que les ministres n'ont pas de pouvoirs magiques, pas plus que les présidents, que personne ne va venir miraculeusement nous sauver, ni papa, ni maman, mais que, comme le chantait Patti Smith – et même si cela est loin d'être un long fleuve tranquille –, « People have the power », à condition de le décider...

Cyril Dion, LE MONDE | 29.08.2018 à 06h26 • Mis à jour le 29.08.2018 à 09h56

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